“Trop de communications tue la communication. Faudrait-il une dose de communicaticide contre le populisme ?” (Tribune de Gloire Kitambala)

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Photo: Gloire Kitambala, Stratège et expert en communication politique et digitale

Après la dernière sortie médiatique du Président de la République, Félix Tshisekedi, à l’Université Pédagogique Nationale, je ne pourrais mourir d’aphasie en tant qu’Universitaire sans apporter ma contribution à la solution de ce fléau « populisme » qui gangrène la société congolaise depuis l’accession au pouvoir du Président Tshisekedi.  Loin de toutes considérations politiques, j’écris cette tribune en libre-penseur, en scientifique fondé par ma propre conviction.

Depuis l’accession de l’actuel président de la république au pouvoir (2019), tous les politiciens congolais, que ce soit du FCC, CACH, Lamuka, tous, recourent abusivement au populisme pour se diaboliser mutuellement, en faisant porter la charge de la débâcle nationale les uns sur autres, s’accusant les uns les autres pour s’attirer la sympathie de la population, créant ainsi une psychose dure au sein de la population médusée et jetée dans le désarroi. (Tribune du Professeur Emile Bongeli)

En effet, il s’est tenu ce mercredi 05 mai 2021, une activité à l’UPN, Université Pédagogique Nationale, ayant bénéficié de la présence de la plus haute autorité du pays, le Président de la République dont la communication m’a taraudé l’esprit et me pousse à écrire cette tribune face à cette communication de trop de la présidence de la république et apporter ma contribution en tant qu’élite à travers certaines recommandations.

Quid de la communication

La communication est un fourre-tout. C’est un mot tellement complexe que chacun le définit de sa manière. Nous pouvons donc la définir comme un ensemble d’actions et d’interactions permettant la transmission des messages d’un locuteur à un interlocuteur. Elle est donc un processus visant à influencer l’autre. Le concept tire son origine du mot latin « communicare» dont le sens est de mettre en commun et en relation. Pour J.F. Dortier, communiquer, c’est créer des ponts entre des mondes, des peuples, des groupes, des individus, …, c’est aussi transmettre des informations et donc aider à la diffusion des connaissances, à l’éveil des esprits.

La communication politique se définit selon Dominique Wolton comme “l’espace où s’échangent les discours contradictoires des trois acteurs qui ont la légitimité à s’exprimer publiquement sur la politique et qui sont les hommes politiques, les journalistes et l’opinion publique à travers les sondages”

Nous pouvons résumer toutes ces définitions en un seul mot qui est « influence », la communication, politique soit-elle, vise à influencer l’autre. Cette influence passe par plusieurs moyens.

Communication, art, technique et science

La communication a plusieurs facettes. Elle peut être comprise comme un art, comme une technique mais aussi comme une science. L’art est la communication. Kandinsky disait de « l’art, c’est ce qui rend visible ». La communication est toute empathique. C’est cet art de vivre, cette esthétique de dedans, ce beau qui met l’harmonie entre les personnes. De même que l’on ne crée pas une œuvre artistique pour soi-même mais pour le regard des autres, on ne communique pas non plus jamais pour soi-même mais pour ses publics cibles.

La communication est une technique dans le sens où le mot technique est consigné dans la communication. Le mot technique, technê, est renvoyé à la machine par laquelle l’information ou le message est transmis. La communication est essentiellement technique dans la mesure où elle est une mise en œuvre des savoirs, de savoir-faire techniques, de connaissances scientifiques pour produire des objets compris comme des supports, des messages, des échanges c’est-à-dire des processus de communication objectivés. 

La communication est bien une science. Elle est un aspect de l’activité scientifique inhérent à sa nature et à sa pratique. La communication, c’est une science des relations humaines dans laquelle il faudra donner de soi, faire entendre sa voix.  Dominique WOLTON consacre à l’apport des Sciences de l’information et de la communication. Selon lui, cette discipline a déjà apporté 5 acquis à la démarche scientifique globale : la dissociation entre information et communication, celle existant entre transmission et communication, l’importance du temps et de l’expérience comme conditions de la communication, l’apport des SIC au-delà de ses compétences spécifiques – les autres disciplines devant revisiter leurs rapport à l’information, à la communication, à la connaissance, à la culture… 

Toutes ces trois facettes, nous pouvons retenir que la communication comme art peut être une affaire de tous. Tout le monde peut avoir l’art de communiquer mais la communication comme technique et science est une affaire d’initiés, des lumineux c’est-à-dire des gens qui ont un savoir communicationnel. D’où la nécessité d’avoir autour de soi non seulement des professionnels des médias capables de relayer votre communication  mais aussi des professionnels de communication, capables de concevoir votre communication. Nous y reviendrons.

Trop de communications

Depuis son accession au pouvoir, le président Félix Tshisekedi a fait plusieurs promesses et continue de promettre les meilleures choses aux congolais. L’on se croirait à une éternelle campagne électorale en RDC. Est-ce la rage du changement ou le mauvais coaching des conseillers en communication ?

Tenez, les promesses du Président Félix Tshisekedi ont débuté au lendemain de sa prise de fonction, lors de sa première déclaration faite à la presse à laquelle il promettait de fermer toutes les prisons parallèles existantes en RDC. Une promesse est-elle tenue ??? Rappelons que parmi ses différentes promesses, le Président avait eu à dire qu’il irait vivre à l’Est, qu’il était prêt à mourir pour la paix dans l’Est du pays. Des déclarations pas fameuses, trop de communications à éviter. Un vrai stratège agit en silence. La population Congolaise a soif de voir le changement à tous les niveaux. Ce changement ne passe pas par les promesses mais les actions. La dernière promesse faite est celle de l’abolition de la vente de syllabus dans les Universités. Cette sortie médiatique risque de mettre le président et les professeurs des universités en conflit. Non seulement ces professeurs ne sont pas bien payés, non seulement le pays ne finance pas la recherche mais le Premier citoyen du pays s’en va encore cracher sur ces élites abandonnées.

Les erreurs de communication de la dernière sortie médiatique

Plusieurs erreurs de communication de la part du Président de la République mais nous en évoquerons que trois :

Premièrement, le Président parle en lingala dans un milieu universitaire alors que cette langue est interdite au sein des universités.

Deuxièmement, le Président aborde une question sans en connaître les tours et contours. Et là, j’interpelle directement ses services. Le secteur académique est régi par le vade-mecum. Le président ne pouvait pas dire une communication qui viole le vade-mecum ni les instructions académiques (tout professeur doit rédiger un syllabus pour chacun de ses cours. Il revient à la Faculté/Section et au Département de stimuler les étudiants à se le procurer (vade-mecum, 2014, p.125). On ne peut pas promouvoir le système éducatif congolais en négligeant d’un côté les enseignants du secteur primaire, secondaire et humanitaire et de l’autre côté, les enseignants du secteur supérieur et universitaire.

Troisièmement, l’usage de « je » dans le discours. Les gens me diront que c’est une stratégie complètement réfléchie, qui met davantage l’accent sur les personnes que sur les idées mais moi je dirai que l’usage de « nous » à la place de « je » a une puissance de communion, de communication. Même Dieu dans toute sa majesté, dans toute sa suprématie, avait tenu compte de l’usage de « nous » dans son discours de création : « Faisons l’homme à notre image… ». Le « je » du Président n’est pas une affirmation de soi mais il dénote de la dictature.

 Communication, couteau à double tranchant

Nombreux sont les politiciens qui pensent que mieux faire la politique c’est être toujours présent dans les médias et se faire toujours parler de soi. Trop de communications tue la communication. Un politique n’obéit pas toujours aux règles de notoriété, buzz et bad buzz : « Qu’on parle de moi en bien ou en mal, peu importe. L’essentiel, c’est qu’on parle de moi ! » (Une citation de Léon Zitrone) Non, non ! C’est une mauvaise compréhension des fondements du marketing où l’on croirait que le marketing ne vise qu’à faire parler, ce qui est très réducteur. Une vérité élémentaire que tout le monde doit savoir est que communiquer est trop dangereux.

Le concept de communication est entouré d’un tel halo idyllique que les gens en abusent alors qu’elle est une affaire des experts. Dire ce que l’on pense, c’est toujours déranger l’autre, l’agresser en quelque sorte, amorcer un conflit. Le chef de l’État en tant que Manager doit avoir l’écoute active : parler peu, beaucoup écouter. Le chef se décide toujours en dernier ressort. Il a ce rôle réconciliateur lui attribué par la Constitution. Tous ses services ont donc ce devoir de l’aider à être le plus parfait possible. L’on communique pour non seulement influencer mais aussi se dévoiler, s’exposer, se rendre vulnérable. Communiquer est dangereux. Écouter n’est pas moins dangereux puisque cela risque de remettre en question nos certitudes et nos pratiques.

Le silence, une règle d’or

Contrairement à quelque préjugé tenace, le silence n’est pas toujours synonyme d’absence de communication. Si l’on considère la dimension relationnelle de cette dernière au-delà d’une conception shannonienne qui la réduirait à une simple transmission d’informations, le silence peut même être un moyen privilégié de communication, a fortiori de communion. Il est dans certains cas « interactif » car il possède, parmi ses multiples fonctions, une fonction phatique.

Les politiciens omettent souvent quelques principes de base d’une bonne communication. Nous devons savoir que nous communiquons toujours même quand nous ne disons rien. Dans d’autres circonstances, notre seule présence est déjà une forme de communication. Si nous sortons de la zone de respect, la communication perd une grande partie de son efficacité. Contrairement à quelque préjugé tenace, le silence n’est pas toujours synonyme d’absence de communication. Si l’on considère la dimension relationnelle de cette dernière au-delà d’une conception shannonienne qui la réduirait à une simple transmission d’informations, le silence peut même être un moyen privilégié de communication, a fortiori de communion. Il est dans certains cas « interactif » car il possède, parmi ses multiples fonctions, une fonction phatique. Une mauvaise communication peut faire énormément de ravages, à court, moyen et long terme. Une dose de communicaticide suffi pour éviter les communications de trop qui risquent de compromettre plusieurs bonnes choses.  

Recommandations

Je m’inscrirai dans mes recommandations en évoquant le sociologue M. Crozier pour qui, le pouvoir naît de situations d’incertitude, de flou et de silence. Cet auteur rentre dans des stratégies de domination et des exercices de pouvoir disant qu’une certaine stratégie du pouvoir consiste à taire ce que l’on sait. S’interrogeant sur la fonction sociale du « non-dire », Jean Jamin pose un certain nombre de propositions et d’hypothèses selon lesquelles toute parole sociale peut et doit être interprétée en termes de pouvoir, qui est précisément et avant tout celui de dire ou de ne pas dire.

  1. Le président de la république, dans le contexte actuel, où les langues ne semblent pas s’accorder sur sa gestion de la res publica, doit éviter d’abord beaucoup de sorties médiatiques, ensuite l’usage du « je présidentiel » qui risque de faire de lui dictateur alors qu’on l’en accuse déjà, enfin une politique d’auto-confirmation;
  2. Le président doit s’entourer des professionnels de communication qui peuvent l’aider à mieux concevoir sa communication et non des professionnels des médias. Toutes les directions de communication, médias de la présidence ne sont composées que des professionnels des médias et non des experts de communication;
  3. Le président de la république doit avoir des spin doctor ou conseillers en communication. Recourir aux conseillers en communication est une pratique commune chez les outsiders du jeu politique, pour non seulement se rendre visibles et fabriquer leur identité et leur image auprès du public mais aussi et surtout leur permettre d’identifier leurs points forts, leur « personnage », puis de dessiner une stratégie permettant leur identification par les médias et le public. De l’autre, le rôle de ces conseillers sera de rester attentif aux enjeux et thèmes qui émergent du débat public (notamment à travers les médias), et orienter le comportement et le moment d’intervenir selon la conjoncture;
  4. Lorsqu’on descend sur terrain c’est pour avoir les avis de la population sur différentes questions. Les réponses à ces questions  ne peuvent pas être spontanées mais réfléchies avec son équipe. Ceci vous évitera de tenir des propos qui lèsent certaines couches. Rappelons que le Président est président de tout le monde et non d’une frange de la population. Il est appelé à satisfaire les besoins de tous;
  5. La communication du Président doit être planifiée et organisée par les services de communication. Le président est avant tout un être humain ayant des émotions et des sentiments mais ceux-ci sont gérés par les experts de communication qui lui doivent lui éviter certaines interviews. Parler, en politique, signifie rendre compte d’un certain nombre de contraintes, des vecteurs de communication utilisés et des publics concernés (les professionnels de l’instance médiatique et le « grand public » proprement dit). C’est un processus de concertation permanente, parfois conflictuelle : l’instance politique doit concilier intérêts et objectifs des différents secteurs de la société;
  6. En vrai stratège, le président de la république doit agir en silence;

Je conclus par cette citation de Jean-Luc Lagardère, grand patron et grand communicateur qui disait : «La communication est une science difficile. Ce n’est pas une science exacte. Ça s’apprend et ça se cultive».

                                                  Gloire Kitambala, Stratège et expert en communication politique et digitale, Tél. : 0811510340; E-mail : kitambalag@gmail.com

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