RDC : Gécamines défie Norinco pour reprendre les actifs de Chemaf  une bataille stratégique autour du cuivre et du cobalt

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En République démocratique du Congo, une crise profonde agite le secteur minier autour de la vente des actifs de cuivre et de cobalt de Gécamines détenus jusqu’ici par l’opérateur privé Chemaf SA. Alors qu’un accord de vente à un groupe chinois semblait en bonne voie, l’entreprise publique congolaise a décidé de reprendre la main, proposant d’acquérir ces actifs pour moins d’un million de dollars, et bloquant ainsi une transaction évaluée à près d’un milliard de dollars. Cette crise n’est pas seulement une affaire d’offre et de contre‑offre : elle expose des enjeux économiques, juridiques et géopolitiques essentiels pour l’avenir de l’industrie minière congolaise.

Tout commence avec la situation financière extrêmement fragile de Chemaf, un producteur de cuivre et de cobalt lourdement endetté. Selon plusieurs sources, les dettes de l’entreprise s’élèveraient aujourd’hui entre 900 millions et 1 milliard de dollars, une somme qui a tôt fait de paralyser les projets d’expansion des mines d’Étoile et de Mutoshi. Face à cette contrainte financière, Chemaf a négocié en juin 2024 une vente de ses actifs à la filiale minière du conglomérat chinois Norinco, pour un montant global d’environ 1,4 milliard USD inclusif du règlement des dettes et des impôts, avec l’objectif de relancer l’activité et de porter la production à environ 75 000 tonnes de cuivre et 25 000 tonnes de cobalt par an.

Cependant, ce projet de reprise, qui impliquait le règlement des engagements financiers de Chemaf et le financement de ses projets, ne s’est pas déroulé comme prévu. La pierre d’achoppement tient à un point juridique crucial : Gécamines détient le bail minier des sites concernés. Sans son approbation, aucune transaction ne peut être validée. Lorsque Chemaf a soumis l’accord à l’examen de Gécamines, cette dernière a refusé d’approuver la vente à Norinco, arguant de délais insuffisants et de violations des accords de bail signés en 2015.

Ce refus n’a pas seulement freiné la conclusion du deal, il a ouvert un bras de fer sans précédent. Plutôt que d’autoriser la transaction chinoise, Gécamines a déposé une offre « non sollicitée » d’un montant très symbolique un peu moins d’un million de dollars pour reprendre elle‑même les actifs, conditionnant ensuite toute progression à une vérification exacte des dettes et à une structuration prudente d’un plan de paiement. Cette démarche, présentée par le président de Gécamines, Robert Lukama, comme une offre « meilleure » parce qu’elle part d’un audit sérieux de l’endettement, a profondément durci les discussions.

Dans ce duel, deux visions de l’avenir des ressources minières congolaises s’affrontent. D’un côté, l’offre chinoise impliquait la prise en charge immédiate des dettes, ainsi que des engagements de financement supplémentaires pour terminer les expansions prévues. De l’autre, la proposition de Gécamines met l’accent sur la maîtrise de la dette et l’intégration contrôlée des actifs aux côtés de l’État congolais, quitte à envisager une structuration progressive du financement. Ce contraste illustre la tension entre la recherche de capitaux massifs pour relancer la production et la volonté de préserver le contrôle congolais sur des ressources stratégiques.

Le blocage de la transaction a déjà des conséquences palpables. Source après source indique que Chemaf est aujourd’hui limitée à traiter uniquement les stocks existants de sa mine d’Étoile, tandis que l’expansion de Mutoshi est à l’arrêt faute de financement. L’entreprise éprouve également des difficultés à honorer les salaires de ses 3 500 employés, à régler ses factures d’électricité et à maintenir ses dispositifs de sécurité, aggravant le risque opérationnel dans des régions déjà fragiles économiquement.

La situation des créanciers ajoute une autre couche de complexité. Parmi eux figure notamment le négociant Trafigura, mentionné comme partenaire financier de Chemaf, bien que ni Chemaf ni Trafigura n’aient fait de déclaration publique récente. Les créanciers, confrontés à des paiements non effectués depuis plus de 12 mois, doivent décider s’ils continuent à prêter davantage pour soutenir l’entreprise, ou s’ils acceptent l’incertitude d’une longue période d’attente dans l’espoir de récupérer une partie de leurs fonds.

À cette pression financière s’ajoutent des pressions diplomatiques internationales. Des responsables du Département d’État des États‑Unis auraient exercé des influences pour que la transaction avec Norinco soit bloquée, craignant un renforcement de l’influence chinoise sur la ceinture de cuivre d’Afrique centrale. Cette dimension géopolitique souligne combien les ressources congolaises sont au centre d’enjeux mondiaux impliquant des grandes puissances et leurs stratégies industrielles et sécuritaires.

Le dossier Chemaf Norinco Gécamines dépasse donc le simple cadre d’un rachat d’actifs miniers. Il cristallise une série de débats fondamentaux sur la souveraineté sur les ressources naturelles, les modalités de financement des grands projets extractifs, et le rôle de l’État dans l’orientation stratégique des investissements étrangers. Alors que la RDC cherche à renforcer sa position dans les chaînes de valeur mondiales du cuivre et du cobalt des métaux clés pour les technologies propres et les véhicules électriques, ces décisions auront un impact durable sur l’économie nationale et la perception des investisseurs internationaux.

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